Inspiration. Expiration.
Une odeur désagréable m'indique que mes pieds sont toujours en contact avec les quais d'une des réalités dites "saines". Foutue muqueuse olfactive. Une option imposée à la
quasi-totalité des clients de mon fournisseur d'accés à la vie. Un des fers sensoriels qui me rappelle que tant que je ne serai pas parti, la délicieuse fragrance d'une déjection canine fraîchement
disposée sur le trottoir baigné par un soleil à son zénith en plein mois d'août restera incommodante. Un rictus, le premier d'une longue série, barre mon visage. Et la phrase "Bénis soient les
anosmiques !" raisonne dans un coin de ma tête. Serais-je prêt à éventuellement sacrifier une partie de ma libido en perdant mon odorat pour un monde dont les effluves me seraient indifférentes ?
Alors que je pèse le pour et le contre d'une probabilité infinitésimale, une femme proche de la soixantaine passe à proximité, traînant un caniche à l'aide d'une longue laisse. Sur sa trajectoire,
de forts relents de N°5 de Chanel agressent les malheureuses voies respiratoires d'inconscients voyageurs. Mes voies respiratoires. Dans un éclair de sadisme modéré, je me demande si remplacer
toutes les crottes de chien qui empestent les rues par ce genre d'usine à senteurs serait plus tolérable. Bizarrement, cette réflexion m'empêche toute compassion envers le canidé suffocant dans une
atmosphère parfumée par sa maitresse. Pourtant, son odorat l'ancre 35 fois plus dans ce monde que moi. Peut-être que respirer du Chanel toute la journée le fait accéder une sorte d'éveil, un stade
avancé de la conscience.
Un rapide coup d'oeil me révèle que les autres personnes attendent près de moi sur les quais. Je sais que nous partirons tous à des heures différentes. Nous ne prendrons pas les même
voies, et la destination n'est pas indiquée sur le billet. En revanche, le train qui nous emmènera sera le même pour tous. Comme je me plais à violer d'une simple métaphore le continuum
espace-temps. Je n'ai aucune idée des affaires que j'ai apporté dans ma valise, ni même de la taille de cette dernière. Est-ce que j'ai bien fait de la prendre ?
Et déjà, il est trop tard pour y penser, le train entre en gare. "Réalité commune, réalité commune, beugle une voix, moins-que-le-temps-d'un-choix d'arrêt !" Comprenez : ceux qui
savent pourquoi ils sont ici n'ont rien à y faire.
Les composantes classiques telles que "Vers où ?" et "Combien de temps ?" sont floues, et de toutes façons inutiles à ce stade. Ainsi démarre mon voyage. Ou s'achève. Ca dépend
du point de vue.
par Obnubilé
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Au cas où : bonnes vacances !