Introspection

Nature Boy, M. Davis

Repère temporel

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Lundi 25 juin 2007
Inspiration. Expiration.

   Une odeur désagréable m'indique que mes pieds sont toujours en contact avec les quais d'une des réalités dites "saines". Foutue muqueuse olfactive. Une option imposée à la quasi-totalité des clients de mon fournisseur d'accés à la vie. Un des fers sensoriels qui me rappelle que tant que je ne serai pas parti, la délicieuse fragrance d'une déjection canine fraîchement disposée sur le trottoir baigné par un soleil à son zénith en plein mois d'août restera incommodante. Un rictus, le premier d'une longue série, barre mon visage. Et la phrase "Bénis soient les anosmiques !" raisonne dans un coin de ma tête. Serais-je prêt à éventuellement sacrifier une partie de ma libido en perdant mon odorat pour un monde dont les effluves me seraient indifférentes ? Alors que je pèse le pour et le contre d'une probabilité infinitésimale, une femme proche de la soixantaine passe à proximité, traînant un caniche à l'aide d'une longue laisse. Sur sa trajectoire, de forts relents de N°5 de Chanel agressent les malheureuses voies respiratoires d'inconscients voyageurs. Mes voies respiratoires. Dans un éclair de sadisme modéré, je me demande si remplacer toutes les crottes de chien qui empestent les rues par ce genre d'usine à senteurs serait plus tolérable. Bizarrement, cette réflexion m'empêche toute compassion envers le canidé suffocant dans une atmosphère parfumée par sa maitresse. Pourtant, son odorat l'ancre 35 fois plus dans ce monde que moi. Peut-être que respirer du Chanel toute la journée le fait accéder une sorte d'éveil, un stade avancé de la conscience.

   Un rapide coup d'oeil me révèle que les autres personnes attendent près de moi sur les quais. Je sais que nous partirons tous à des heures différentes. Nous ne prendrons pas les même voies, et la destination n'est pas indiquée sur le billet. En revanche, le train qui nous emmènera sera le même pour tous. Comme je me plais à violer d'une simple métaphore le continuum espace-temps. Je n'ai aucune idée des affaires que j'ai apporté dans ma valise, ni même de la taille de cette dernière. Est-ce que j'ai bien fait de la prendre ?

   Et déjà, il est trop tard pour y penser, le train entre en gare. "Réalité commune, réalité commune, beugle une voix, moins-que-le-temps-d'un-choix d'arrêt !" Comprenez : ceux qui savent pourquoi ils sont ici n'ont rien à y faire.

   Les composantes classiques telles que "Vers où ?" et "Combien de temps ?" sont floues, et de toutes façons inutiles à ce stade. Ainsi démarre mon voyage. Ou s'achève.  Ca dépend du point de vue.
Par Obnubilé
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Mardi 26 juin 2007
   Chaos constant. Chaos chaotique. Et donc inconstant. Pandemonium d'où s'extirpent avec peine quelques grains de sable, de rares et courts instants d'intense lucidité. Les postulats sur lesquels la plupart des gens basent leur existence se font et se défont sous mes yeux. Et je contemple. Je contemple l'horreur de l'impermanence et du doute. Le soulagement de n'être pas complètement fondu dans la masse m'empêche de basculer là où d'autres auraient mille fois préféré la mort, pour eux seul absolu sur lequel on peut définitivement compter. Sombres fous. Rire de folie ou de simple moquerie, je l'ignore, mais l'idée que ces gens interrompent leur existence au lieu de la remettre en question me rend hilare. Pensez-y comme au suicide boulimique d'un ascète.

   Les couleurs dansent sous mes oreilles, me plongeant dans un profond malaise. Ces horribles mélodies que j'ai enfoui profondément jaillissent maintenant en un geyser accoustique. Mon subconscient réclame vengeance. Ne retirez jamais un baillon sans pointer une arme en retour. Hurler maintenant ne serait qu'un gage de soumission au torrent sonore qui me noie. Je m'abstiens. La crainte de soi-même. La crainte de faire du mal à une partie de soi-même. Empathie envers sa propre personne. Rictus qui me défigure. Et le son m'agresse déjà moins.

   Un flot continu de pensées assaille mon esprit déjà saturé d'informations sensorielles. Des pensées si proches les unes des autres qu'on les croirait simultanées. Grain de sable. Et la valse repart. Objectivement, ce n'est qu'un gamin qui joue avec la fonction arrêt sur image de mon psyché. Subjectivement, c'est un enchevêtrement des perceptions de toute ma vie. On se fait parfois une idée si esthétique de la folie. Je jouis pendant encore un temps de cette confusion, trop désordonné pour être vivant, trop conscient pour être mort. Puis mes sens se rétablissent sur un fauteuil de train.

A côté de moi, ma valise paraît plus lourde que jamais.
Par Obnubilé
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Jeudi 28 juin 2007
   Qu'est-ce qui nous définit comme fous, vraiment ? Qu'est-ce qui nous aliène le monde "normal", moi et toutes les autres personnes dans ce train ? "Le fait que nous y soyons montés, et pas eux." Eux. Eux qui suivent la norme. Leur berger. Par delà tout doute, toute crainte, la norme trace le chemin en l'éclairant de la lumière d'un écran plasma. Une nuée qui se croit maître, engluée dans une volonté d'accès immédiat au bonheur, nappée d'une illusoire couche de libre arbitre. Ce dernier a pourtant volé en éclat sous leurs yeux, dès la seconde où ils ont désiré quelque chose. Des besoins créés de toutes pièces, disposés en un cercle vicieux, formant un anneau solide ne demandant qu'à être ramassé par le premier manipulateur venu. Main basse sur votre cerveau, qui ironiquement était la seule échappatoire. Par la fenêtre du wagon, un grand panneau publicitaire s'impose; les visages heureux et souriants d'une famille unie m'incitent à souscrire une assurance. Offrez-vous un plus grand contrôle sur votre vie, dominez le futur, assurez la pérennité de vos enfants. Cachés sous le maquillage, les traces que la mère sature tous les jours son sang en anxiolytiques divers. Toutes ces personnes, liées par la contrainte d'être comme les autres pour être heureuses. Ou pour approcher un semblant de bonheur. Ou pour tirer un peu plus sur le noeud coulant qui les étouffe.

   Notre folie n'est folle que par rapport à ce système. Nous nous rapprochons un peu plus de notre humanité, là où Hollywood et les yaourts sans sucre nous en éloignaient. Je pense à tous ces cris réprimés par une aiguille de balance un peu trop ambitieuse. Je pense à toutes ces révoltes avortées par le regard des autres. Je pense à tous ces points de vue mus par le devoir de n'en former qu'un. Chaque personne dans ce wagon représente à elle seule l'ouvrage que les victimes de la norme essaient désespérément d'accomplir de manière commune.

   Puis-je prétendre être plus heureux ? Est-ce que la satisfaction de ne plus subir l'oblitération de mon individualisme compense la perte du réconfort de masse, celui qui me ment en me disant que je ne suis pas tout seul ?

Pour l'instant, oui.
Par Obnubilé
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Lundi 2 juillet 2007
   Alors que je vois défiler les paysages nocturnes, de nombreux éléments de ma vie perdent de leur sens. Des problèmes qui me tourmentaient alors, ne sont plus que des formes floues et indistinctes. Des valeurs que j'aurai pu défendre avant de commencer mon périple n'ont plus lieu d'être.

   Dans l'absolu, rien n'a d'importance. Ce sont les points de vue des gens qui définissent naturellement leur propre échelle de valeurs. Décider d'eux-même de ce qu'il faut ignorer, et de ce sur quoi se focaliser. Une lucidité relative, mais parfaite. Une emprise sur le monde. Sur sa propre vision du monde. Dans la mienne, un rictus me creuse de nouvelles rides. Utopie naïve. On subit nécessairement l'influence des autres, si bien qu'ils modèlent une partie de notre vie. Nos parents nous éduquent, et quelque soit la part de liberté qu'ils souhaitent nous laisser dans notre manière de penser, celle-ci est irrémédiablement encadrée. Encadrée par leur désir de nous voir heureux. Le paradoxe de devoir haïr ceux qui ne souhaitent que notre bonheur. Nos amis nous influencent, de par l'oreille que l'on prête plus volontiers à quelqu'un avec qui on partage un lien affectif. Et au final, on peut retrouver un contrôle indirect sur notre petit univers, en décidant de qui peut l'altérer ou pas. Une construction passive de soi. Un dommage collatéral dans une guerre d'opinions.

   Les gens ont de l'importance parce que vous leur en donnez. En choisissant judicieusement les personnes à qui on octroie ce privilège, on y voit bien plus clair dans ses relations. Et les rires et les larmes prennent un peu plus de sincérité. Je me plais à me représenter les rapports humains comme un gigantesque réseau où les individus se construisent mutuellement, avec tous les aspects positifs et négatifs que cela implique. Posez des briques, mais n'espérez pas avoir le moindre aperçu objectif de l'édifice. Vous faites involontairement partie d'un grand architecte exalté et incontrôlable. Et malgré toutes les illusions dont on peut se bercer, tous ces liens qui semblent nous rapprocher des autres, comme pour tromper l'avarice affective dont la réalité fait preuve, on reste seul. Non pas que cela doive paraître déprimant.

   Admettre que, sur une durée suffisament longue, nous ne sommes le centre que de nous-même, et de rien d'autre, c'est s'ouvrir une porte vers...
Par Obnubilé
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Mercredi 4 juillet 2007
   ... une plage. Une longue plage de sable blanc. Haut dans le ciel azuré, un soleil dispense sa chaleur à la petite île sur laquelle je me trouve. Pas de relief, quelques arbres en son centre. Un horizon vide. Un vent chaud et humide vient me caresser la peau de son odeur de sel. Je m'assois près de la mer, juste assez pour que les vagues mouillent périodiquement mes pieds. Dans l'absolu, rien n'a d'importance.

   Je m'interroge sur ma capacité à discerner les choses qui comptent. Un empilement dont les objets reposent les uns sur les autres. Retirez-en un et c'est votre vie qui bascule. Tant de perspectives réduites à néant parce que vous avez osé penser. La crainte de ne rien retrouver de consistant après avoir brûlé la meule de foin incite à passer son chemin. Pourtant, c'est las de cet excès d'inutile que je me susurre de faire abstraction de la pyramide de Maslow. Pas d'attentes. Pas d'espoir. Pas de souffrance. Lâcher prise. Le degré de liberté maximal auquel peut prétendre un être humain en échange d'un sacrifice immédiatement compensé. Finalement, une vie désintéressée, et pour la première fois, un amour sincère envers les autres. Je suis un doux rêveur.

   J'enfonce mes mains dans le sable chaud, et d'une inspiration, je hume les embruns dont certains finissent sous forme de gouttelettes sur mon visage. Une légère brise se fait à nouveau sentir,et un sentiment de profonde sérénité m'envahit. Une escale de quiétude dans mon voyage désordonné. Un soupir de répit, avant de gonfler à nouveau mes poumons.
Par Obnubilé
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Samedi 21 juillet 2007
   Je ne me rappelle plus exactement quand j'ai arrêté de croire en Dieu. Etait-ce par lassitude précoce du dogme, ou parce que je savais que je n'en aurai pas besoin pour le chemin que j'ai emprunté ? Bon, la véritable question se rapprocherait plus de "Qu'est-ce qui pousse un enfant à ne plus croire en une force spirituelle supérieure, mais à pleurer quand il se fait gronder par ses parents ?". Une illumination inversée. Comme quelqu'un qui lance une lampe-torche au fond du gouffre où vous ne pensiez jamais sauter. Comme le doute qui se glisse insidieusement dans l'esprit d'un croyant sur son lit de mort.

   Remontez la ligne depuis le ver, vous trouverez le pêcheur. Il est si facile de modeler l'inconnu pour lui donner une forme effrayante; les religions s'y attelent depuis des milliers d'années. Par corollaire, imaginez un gamin perdu dans l'obscurité, se murmurant à chaque pas les phantasmes les plus rassurants jusqu'à s'en persuader. Un sentiment aussi animal que la peur, élaboré pour se mettre au service d'humains reniant leur condition. Plutôt tuer qu'affronter un éventuel néant ! Et quitte à se casser la figure, autant s'accrocher à tous les peureux naïfs autour de soi. On souffre tellement moins à plusieurs.

   Quel luxe intellectuel que de s'offrir l'incertitude comme seule certitude. Quelle joie d'avoir un emploi du temps vierge après la mort. Ou pas. Pour ce que ça change.
Par Obnubilé
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Jeudi 2 août 2007
-.......
Hêtre : - Bonsoir.
Soie : - Bonsoir.
Hêtre : - Sommes-nous encore loins ?
Soie : - C'est toi qui vois...
Hêtre : - C'est de l'ironie ?
Soie : - Non. Ta route est tracée. Moi, je ne fais qu'influer sur la manière dont tu l'empruntes.
Hêtre : - Et si je décide de ne pas aller plus loin ?
Soie : - Alors je te tue ! *rire*
Hêtre : - Sans toi je n'avance pas, hein ?
Soie : - Sans moi, tu n'as nulle part où aller.
Hêtre : - Je croyais que le but importait peu. Que seul le fait d'avancer signifiait encore quelque chose.
Soie : - Le but ne sert qu'à s'orienter.
Hêtre : - Comment être certain d'emprunter le bon chemin, si le point d'arrivée bouge en cours de route ?
Soie : - Ca s'appelle vieillir.

*silence*

Hêtre : - Je suis épuisé.
Soie : - Je prends le relais.
Hêtre : - N'est-ce pas dangereux ?
Soie : - Nous ne sommes plus à ça près.
- .......
Par Obnubilé
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Jeudi 20 septembre 2007
   Lire... Lire... Ne pas détourner les yeux de ce foutu livre ! Tant que j'apprends, je n'ai pas à vivre. Tant que je baigne dans la théorie, toutes mes valeurs sont absolues et immuables. Tant que les mots distraient mon esprit, mon corps ne pourra se risquer à mourir. Les genoux qui bloquent ma poitrine ne bougeront pas. J'ai peur du froid qui endurcit le coeur de mes semblables. Vivre en vain pour ne donner du sens qu'à sa mort, et contempler béatement le chemin parcouru ? Jamais ! Rester un éternel cocon figé dans son immaturité me convient parfaitement. Je veux regarder ces zombies avec arrogance, quand, enchaînés à leur bonheur, il me jalouseront pour mon existence. Je veux rire amèrement au crépuscule de ma vie, lorsque l'Ironie viendra par ses visions enchanter mes rares moments de lucidité.

   Ils ne peuvent pas m'y obliger. Oh non, ils ne peuvent pas ! Ils ne sont pas moi. Et ils ne l'ont jamais été. La honte d'être arrêté par un rien ne me dérange pas, quand je sais qu'ils sont ralentis par un tout. J'enrage, je déprime, et je sais que je m'égare. Trahi par moi-même, je devine les réflexes masochistes qui me pousseront à affronter ce spectre avant qu'il ne me hante à jamais. Avant que je ne soit totalement immobilisé. Un défaut d'alternative absolument bénéfique, et qui pourtant me trouble, tant il me force à ressembler au reflet de mon miroir. Mettre ce pan de mon identité à l'épreuve était-il nécessaire ?

   Les mots qui défilent sous mes yeux fatigués n'ont déjà plus de sens. Il est tard. Je pose le livre.
Par Obnubilé
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Samedi 5 janvier 2008
   Fascinante drogue que les rêves. Dès lors que l'on y trouve un intérêt quelconque, on se surprend à leur donner du crédit. L'étincelle mère du feu paranoïaque qui suivra, dès lors que le subconscient se heurtera aux premiers soupçons de morale du rêveur.

Je vois un homme, qui enfonce sa tête dans une baignoire pleine. Autour de lui nagent maintenant ses peurs, ses pulsions, et c'est dans sa propre chair que se répercute le cri qu'il pousse.

   J'observe la façon dont les rêves se posent en transgresseurs, tels de petites chambres d'hôtel avec vue sur mon autre moi. Les choses ici ne vivent pas par le jugement. Elles sont, et c'est tout. Ensuite, on sort en courant par la porte, terrorisé par l'idée que "ça" influe irrémédiablement sur notre vie, ou bien on se jette par la fenêtre. Et on étreint une Folie libératrice, un absolu personnel et apathique, pour qui toutes les lumières qui bordent le chemin s'embrasent.

Je vois un homme qui n'a sur Terre plus que les pieds. Il ne supporte de vivre que dans une dualité, même si son coeur penche du côté le plus chaotique de la balance.

   Je passe de la simple pensée contrôlée à une fusée sans pilote. Une question m'amuse : peut-on s'enfoncer suffisamment au point de craindre pour ses rêves, et non plus pour la réalité ? Mon intuition me dit que oui, même si tous ces micro-univers brumeux sont liés corps et âme au sol froid sur lequel je me suis endormi. Réaliser le danger auquel on s'expose en s'assoupissant offre un goût nouveau à la vie. La même qui, par son caractère épuisant, nous rend le sommeil si doux.

Bonne nuit.
Par Obnubilé
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